G. LENÔTRE
(nom de plume de Théodore Gosselin – 1855-1935)

 

LOUIS XVII AUX TUILERIES

1789-1792

 

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Par Georges Fénoglio Le Goff

 

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Versailles, les Tuileries, le Temple, les trois étapes de la vie publique de celui que l’histoire, par une sorte de dérision suprême, a appelé Louis XVII, les trois premières stations du mystérieux calvaire de son existence, ont donné matière à bien des récits ; mais lorsqu’on aborde ce drame angoissant, l’esprit est à ce point saisi par la grandeur tragique des événements qu’il n’a point le loisir de s’arrêter aux menus détails, à ceux qui font vivre l’histoire et qui sont parfois d’autant plus touchants qu’ils sont plus intimes. Ici la fresque est si grandiose qu’il n’y a plus d’attention possible pour les croquis pris sur le vif.

 

Pourtant c’est un simple croquis que nous apportons, et qui pourra peut-être aider à la reconstitution de ce que fut la vie du Dauphin dans ces Tuileries, où se trouva pour lui la transition entre les pompes radieuses de Versailles et la morne solitude de la Tour du Temple. La topographie de la prison a été souvent étudiée ; nous avons nous-même apporté ailleurs notre contribution à son histoire, et l’on touche là à de si étranges mystères, le moindre détail y prend, par ses conséquences, une importance si considérable, qu’on n’en doit parler que « documents en mains », et que toute chronique à son sujet prend forcément l’allure d’une discussion de textes.

 

Quant à Versailles, il est encore debout : les pièces où s’écoula l’enfance du fils de Louis XVI ont survécu à toutes les transformations et sont aujourd’hui l’objet d’une reconstitution aussi savante que précieuse. Mais ces Tuileries dont rien ne reste, ces Tuileries dont les distributions intérieures sont restées si inconnues qu’aucun plan authentique n’a jamais pu en être dressé sont, de tous les décors dans lesquels se joua la tragédie révolutionnaire, le plus oublié et le moins décrit. Je ne sais quelle fatalité pèse sur ce château de sinistre mémoire, mais n’est-il pas inexplicable que ce lieu fatidique où, pendant plus de deux siècles, a vécu notre histoire, n’ait pas encore trouvé son historien ? Toutes nos gloires y ont passé comme à l’auberge, et s’y sont succédé semblables à des voyageurs pressés auxquels le temps manque, et que l’heure du départ talonne.

 

≈≈≈

 

C’est le 6 octobre, à dix heures du soir, que la Cour entra aux Tuileries.

 

Le sieur Mique, architecte-inspecteur du château, n’avait été prévenu qu’à trois heures de l’arrivée imminente de la famille royale, et son après-midi fut mouvementé. Une véritable population avait, depuis plus d’un demi-siècle, pris peu à peu possession des appartements ; grands seigneurs ou dames influentes, fonctionnaires, pensionnaires du Roi, sinécuristes de toutes sortes, s’y étaient taillé des appartements et comme ils n’y payaient pas de loyer, ils s’y trouvaient bien.

 

En moins de temps qu’il n’en faudrait pour tracer le récit de cet épique déménagement, tout ce monde fut mis à la porte : il y eut des pleurs, des cris, des récriminations, des menaces, des prières : on fit taire les uns, on calma les autres ; on fit espérer des logements plus spacieux et tout aussi gratuits aux Ecuries ou dans les maisons du Carrousel ; mais on fut impitoyable et tout le monde délogea sur l’heure.

 

Les appartements étaient dans un état lamentable : on peut penser qu’en quelques heures de temps on n’eut pas le loisir de préparer ces vastes enfilades de pièces et de galeries qui n’avaient pas même été chauffées depuis la minorité de Louis XV, et où l’on trouvait encore les petits vitraux plombés du temps des Médicis. Excepté quelques pièces que la Reine avait fait remeubler pour y coucher quand elle venait au spectacle à Paris, le reste était dans le plus affreux délabrement.

 

Les trois premiers jours ne furent qu’une suite de tumulte et d’embarras. Ceux qui, par zèle plus que par ordre, avaient suivi le Roi, couchèrent sur des tables ou sur des banquettes éparses dans les antichambres (1). Le Roi prit possession du grand appartement du premier étage ; la Reine se logea au rez-de-chaussée, sur le jardin, et le Dauphin fut installé au Pavillon de Flore, dans un appartement ouvert de tous côtés et dont les portes fermaient si mal qu’on fut obligé de les barricader avec le peu de meubles trouvés dans les chambres. Cette installation sommaire ne dura point. Le Roi partagea son appartement avec son fils ; Mme la Dauphine fut, comme son frère, logée au premier étage : un escalier intérieur mit en communication les appartements qu’ils occupaient avec ceux de la Reine restée au rez-de-chaussée. Le service se dispersa dans les entresols et sous les combles (2).

 

Nous possédons une précieuse description de ce qu’étaient, d’octobre 1789 au mois d’août 1792, les deux chambres voisines occupées par le Roi et par le Dauphin : de la chambre de parade, où avait lieu le coucher, mais où Louis XVI ne dormait point, on passait dans une pièce assez étroite, et où le Roi avait son lit – son lit effectif, pourrait-on dire. Ce lit était placé dans un enfoncement formé d’un côté par un cabinet de garde-robe, et de l’autre par un couloir boisé, d’environ six pieds de long sur trois de large, n’ayant d’autre jour que celui qui s’y introduisait par les portes lorsqu’elles étaient ouvertes ; c’est dans ce couloir que, sous un pan de la boiserie, rendu mobile, Louis XVI, aidé du serrurier Gamain, avait creusé l’armoire de fer, qui n’était, d’ailleurs, qu’un trou informe, inégal et raboteux, pratiqué dans la maçonnerie.

 

Le lit du Roi était surmonté d’un ciel en forme de dôme portant des rideaux de pékin à flammes : les matelas étaient tellement rembourrés de laine qu’ils n’avaient aucun moelleux. En face du lit était la cheminée, à côté de laquelle se trouvait un prie-Dieu ; sur le marbre, on voyait un porte-montre fermé d’un verre.

 

Au pied du lit, à hauteur d’homme, était ouverte dans le mur une sorte de croisée de deux pieds carrés, donnant dans la chambre à coucher du Dauphin et précisément à la tête du lit : cette croisée était, d’abord, scellée ; le Roi la fit ouvrir, en fabriqua le verrou et le posa lui-même ; c’était d’ailleurs un ouvrage grossier et fait à la hâte.

 

Ainsi que celle de son père, la chambre du Dauphin était éclairée par une seule fenêtre prenant vue sur le jardin : le lit de l’enfant n’était séparé de celui du Roi que par l’épaisseur du mur et la petite croisée dont nous venons de parler ouvrait au-dessus de son oreiller. Quelle sollicitude paternelle et quelles angoisses aussi dénote ce simple détail !

 

Le lit de la gouvernante était placé à côté de celui du Dauphin ; tous deux en damas vert ne se distinguaient que par les franges d’or dont étaient ornés les rideaux du Prince.

 

Dans les jours qui suivirent le 10 août, alors que l’entrée du château des Tuileries, abandonné par la Cour et saccagé par le peuple, était sévèrement interdite, un des fonctionnaires, chargé de l’inventaire des papiers et objets précieux qui avaient échappé au pillage, pénétra dans cette chambre et a noté ses découvertes : la page est trop intéressante pour n’être pas citée textuellement :

 

« Dans un des tiroirs de la commode du Dauphin, dit-il, différents coquillages, servant probablement à l’amusement de l’enfant, étaient rangés avec symétrie. Rien ne m’y parut rare ni curieux si on en excepte une fort grosse et belle perle attachée à la nacre de l’un d’eux. A côté de ces coquillages se trouvait un plat à barbe en porcelaine blanche dont la petitesse nous prouva qu’il n’avait d’autre utilité que de servir de joujou.

 

« Dans un portefeuille de soie brodée était renfermé un seul papier. Son développement offrit à nos regards une lettre que le commissaire (qui nous accompagnait) nous dit être la seule et unique lettre tracée en 1791 par le Dauphin, alors âgé de six ans. Je la transcris par les mêmes motifs qui me l’ont fait lire, l’intérêt et la curiosité. Dans toute autre circonstance, elle n’aurait de prix que pour la tendresse d’un père ; mais dans la malheureuse position où se trouvent cet intéressant enfant et ses infortunés parents, elle devient précieuse à toute âme sensible. La voici exactement figurée sur l’original écrit en grosses lettres d’un demi-pouce de hauteur, chaque ligne remplissant la largeur d’un grand papier à lettre et ce peu de mots couvrant la première page :

 

MON CHER PAPA,

Je suis très aise d’être en état de vous écrire, pour vous souhaiter une bonne année et pour vous dire que je vous aime de tout mon cœur.

 

« L’ouverture des autres tiroirs offrit à nos yeux la garde-robe de cet enfant. A travers différents habits dont un uniforme de garde national, que la politique sans doute avait fait faire (3), un bonnet de laine rouge frappa nos regards… il avait été donné au Dauphin pour servir à le déguiser en Savoyard par simple amusement, et voilà tout.

 

« En quittant la chambre du Dauphin nous passâmes dans celle de sa sœur. Elle présentait, outre un espace plus grand, beaucoup plus d’ordre et de tenue… etc. (4) »

 

≈≈≈

 

La vie que les circonstances faisaient au Dauphin durant son séjour aux Tuileries était triste, presque étroite. Le pauvre enfant qui avait peu joui de Versailles et qui, de l’immense parc du grand roi ne connaissait guère que le petit coin de la terrasse où était placé son jardinet, n’avait à Paris que deux distractions : la messe royale qu’on célébrait une fois par semaine dans la chapelle des Tuileries et les promenades au jardin de l’Orangerie qu’on avait disposé pour lui et où il se rendait presque chaque jour.

 

La messe avait lieu tous les jeudis et on l’appelait, sans doute par suite de quelques traditions de Versailles, la messe des ambassadeurs. Le corps diplomatique y faisait, d’ailleurs, entièrement défaut ; en revanche le public y était admis et un curieux, entré là par hasard, a eu la bonne pensée de consigner par le menu ses observations et de nous laisser ainsi un croquis pris sur le vif, d’autant plus précieux qu’il est moins connu.

 

La chapelle royale était, en 1789, dans un état de délabrement inexplicable : les murs en étaient lézardés au point que le prêtre officiant dut un jour interrompre le service divin de crainte de voir s’abattre l’immense tableau placé derrière l’autel. Une vaste tribune occupait tout le côté opposé à cet autel ; une autre tribune, beaucoup plus petite, a demi saillante et à moitié encadrée dans la muraille n’offrait de place que pour une seule personne.

 

Une demi-heure avant le commencement de l’office, deux grenadiers se plaçaient de chaque côté de l’autel, « pour garder Dieu ou pour lui faire honneur comme on fait pour un colonel en mettant des sentinelles à sa porte ». L’immobilité de ces factionnaires qui restaient là plus d’une heure au port d’armes faisait l’admiration des assistants.

 

Enfin l’on entendait dans les galeries du château le bruit lointain des fusils qui résonnaient et des hallebardes qui frappaient les dalles de marbre : bientôt une voix sonore éclata, avec autorité, au milieu du silence et prononça l’avertissement sacramentel : Le Roi Messieurs !

 

Tous les yeux étaient tournés vers la petite tribune : Louis XVI y paraissait, jetait un regard distrait sur l’assemblée, s’agenouillait, disait une courte prière, tournait quelques feuillets d’un livre d’office ouvert devant lui et puis s’asseyait sans autrement s’occuper de rien, et sans paraître voir aucune chose autour de lui. Le jour où le vit Moreau de Jonnès, – c’est le nom du narrateur dont nous suivons le récit, – le roi portait un habit de drap de soie couleur de feuille de myrte, sans collet, avec une broderie verte, étroite, qui courait le long de ses bords. Sa veste était de soie blanche, garnie d’une broderie semblable et il avait des culottes courtes en soie noire, des bas blancs et des souliers à boucles d’or. Un col très bas, attaché par derrière, un jabot de dentelle chiffonnée complétaient sa toilette.

 

La grande tribune du fond était réservée aux autres membres de la famille royale. La reine avec son fils vint s’agenouiller au centre. Le Dauphin parut à Moreau de Jonnès « un joli enfant, d’environ six ans, au teint blanc, aux yeux bleus et aux cheveux dorés ; il avait la vivacité impatiente de son âge et restait difficilement tranquille. Tous les yeux étaient fascinés par la reine et ne voyaient rien autour d’elle. Sa stature paraissait fort élevée : toutefois on devait la réduire de toute la hauteur de sa coiffure qui était formée d’un édifice de cheveux, couronné de grandes plumes blanches. Son cou, ses épaules, ses bras et sa poitrine étaient d’une admirable beauté : on en pouvait juger de source certaine, car sa robe était des plus décolletée. Elle s’ouvrait par devant et montrait une jupe rose couverte de dentelles, étendue sur un panier de dix pieds de circonférence : elle se terminait en arrière par une longue queue traînante et un manteau royal bleu, avec des fleurs de lis d’or, était appendu entre les épaules ».

 

Vers la fin de l’office, des acclamations bruyantes se firent entendre au loin dans les cours du château : c’était l’accueil que recevait chaque jour sur son passage le général La Fayette en traversant le Carrousel. Marie-Antoinette ne se trompa point sur leur objet et Moreau de Jonnès remarqua que sa figure se rembrunit tout à coup : elle semblait prendre ces marques d’affection de la foule pour une insulte : elle fronça les sourcils et lança au roi un regard d’intelligence où se peignaient sa colère, sa haine, son mépris pour l’usurpateur de ces témoignages de popularité qui lui paraissaient un des droits de sa couronne.

 

Après le voyage de Varennes cette messe d’apparat fut supprimée par surcroît de précaution, la chapelle se trouvant trop éloignée des appartements : on craignait, dans le trajet, quelque tentative d’enlèvement. On avait dressé dans un salon du rez-de-chaussée un autel de bois devant lequel le roi et sa famille entendaient la messe. C’était déjà le régime de la prison qui commençait aux Tuileries (5).

 

≈≈≈

 

En ce qui concerne le jardin où le jeune Dauphin allait chaque jour passer trois heures, il est assez difficile d’en déterminer l’emplacement exact. Eckard, Chantelauze, d’autres chroniqueurs encore l’ont placé à l’extrémité de la terrasse des Tuileries qui longe le bord de la Seine. « Ce petit jardin, ajoutent-ils, que l’on entoura d’une barrière à claire-voie, touchait à un pavillon où logeait l’abbé d’Avaux. Mais Eckard et Chantelauze sont trop souvent sujets à caution pour que nous acceptions sans contrôle leurs allégations sur ce point purement topographique.

 

Pourtant les souvenirs d’un témoin oculaire semblent leur donner raison : « Le Roi, raconte Mme de Béarn, fit arranger la pépinière du jardinier du palais, qui devint le jardin particulier de Monsieur le Dauphin : nous y passions trois heures tous les jours et le jeune Prince pouvait au moins prendre l’exercice nécessaire à son âge. »

 

Eh bien, malgré l’autorité de ce témoignage, ce n’est point au bas de la terrasse du bord de l’eau que nous placerons le petit coin de verdure où le Dauphin passa les dernières bonnes heures de son enfance – on pourrait dire de sa vie. A l’extrémité opposée du jardin, au bout de la terrasse des Feuillants, se trouvait à cette époque un enclos assez irrégulier qu’on appelait l’Orangerie. C’était à l’endroit précis où la rue de Rivoli rencontre aujourd’hui la rue Saint-Florentin : il y avait là une place, avec un corps de garde ; un passage tortueux qu’on appelait le cul-de-sac de l’Orangerie communiquait, de cette place, à la terrasse des Feuillants, à travers les cours de quelques bâtiments de service. Ces bâtiments eux-mêmes encadraient un jardin assez étendu concédé aux pépiniéristes du château ; on les appelait la maison de l’Orangerie.

 

Depuis le règne de Louis XIII, cette maison était en quelque sorte devenue la propriété de la famille Derville, le Roi en avait accordé à perpétuité la jouissance à Jean Adam, aïeul de ces Derville, avec le gouvernement des bêtes farouches (6). Or, c’est dans cette maison de l’Orangerie que fut, au 6 octobre, lors de l’emménagement hâtif du personnel de la Cour dans les dépendances des Tuileries, logé l’abbé d’Avaux.

 

En outre, un document qui semble avoir jusqu’ici échappé aux recherches des historiens vient nous confirmer dans l’opinion que le jardin du Prince royal se trouvait, non pas au pied de la terrasse du bord de l’eau, mais, au contraire, à l’extrémité de la terrasse dite des Feuillants. C’est le Plan manuscrit du jardin de Monsieur le Dauphin aux Tuileries, conservé par les Archives nationales (7), et qui nous montre l’enclos de l’Orangerie, transformé en un jardin assez vaste, coupé d’allées sinueuses, orné de berceaux, de treillages, augmenté d’une sorte de labyrinthe et contenant même un pavillon de repos qui n’était autre que l’ancienne maison de garde qu’avait habité l’architecte Soufflot jusqu’en 1781 (8). Certes il y avait loin de ce parterre aux vastes bosquets de Trianon ! Pourtant il ne ressemblait pas à ce jardinet d’enfant que la légende nous représente, fermé d’une barrière à claire-voie et si petit que le Prince n’y peut faire entrer les six gardes nationaux chargés de sa surveillance. On peut juger de ses dimensions en consultant le plan de Verniquet, fort exact et très détaillé pour tout ce qui concerne les abords des Tuileries au commencement de la Révolution.

 

Donc, chaque jour, le Dauphin se rendait à son domaine, escorté par un détachement de la garde nationale sous les ordres d’un chef de bataillon : les soldats écartaient la foule qui se pressait sur son passage, foule plus sympathique encore que curieuse : « On n’entendait, dit Mme de Béarn, que des exclamations sur la beauté du jeune Prince et nous étions heureuses de l’intérêt qu’il inspirait. »

 

La Reine accompagnait presque toujours son fils dans sa promenade quotidienne : un homme qui eut un jour la bonne fortune de suivre, en qualité de garde national, la famille royale dans une de ces récréations a noté ainsi ses souvenirs :

 

« Nous attendîmes la Reine sous le vestibule du palais, et nous la suivîmes. Mme de Lamballe donnait la main à Madame, et la Reine la sienne au Dauphin.

 

« Arrivé à son jardin, le petit quitta sa mère et se mit à courir en disant : Maman, je vais voir mes canards. Sa sœur le suivit. Pendant la promenade, la Reine causait avec Mme de Lamballe. Je m’arrêtai à considérer quelques plantes dont un de mes camarades demandait le nom. La Reine écouta et me dit :

 

       Il paraît, Monsieur, que vous aimez la campagne ?

       Beaucoup.

       Vous l’habitez ?

       Pas précisément, je demeure dans une petite ville où chaque famille a son jardin.

       Ce n’est pas Lunéville ?

       Non, Madame, j’en suis à onze lieues, mais ma belle-mère y est née.

       Le militaire ne paraît pas être votre état ?

       Non, Madame, je suis avocat.

       Connaissez-vous Paris ?

       C’est le premier voyage que j’y fais.

       Vous partez sans doute bientôt ?

       Je compte y rester deux ou trois mois pour le connaître.

       Est-on tranquille en Lorraine ?

       Oui, Madame.

 

« Le Dauphin rejoignit sa mère et tous entrèrent se reposer dans les petits appartements qui sont au fond du jardin. Environ une demi-heure après ils reparurent. Le Dauphin en nous regardant dit :

 

       Messieurs, nous nous en allons.

 

« Nous les accompagnâmes jusqu’à l’entrée du château. La Reine et sa suite nous salua et rentra. »

 

≈≈≈

 

Mais la tempête s’avançait : bientôt on n’osa plus faire traverser au jeune Prince le jardin des Tuileries, toujours rempli d’une foule houleuse et menaçante. Le pauvre enfant dut dire adieu à ses canards, à ses lapins… Afin de lui procurer un peu de distraction et un peu d’air, on le conduisit une fois ou deux passer quelques heures au fond d’un faubourg de Paris, dans un jardin isolé, appartenant à la marquise de Lède.

 

Dans l’intérieur même du château, la Révolution gagnait chaque jour du terrain, la famille royale était obligée de se restreindre. Après le 20 juin 1792, le Roi exigea que la Reine, qui seule logeait au rez-de-chaussée, vînt coucher dans l’appartement de son fils. Marie-Antoinette prit alors le lit de la gouvernante pour qui, chaque soir, on dressait un lit de veille... C’était la gêne de la prison qui commençait, c’était l’apprentissage de la détention, la préface des jours sombres et des nuits d’angoisse.

 

Hélas ! pour l’enfant royal, pour l’enfant innocent, ces jours-là ne devaient plus jamais finir.

 

In : La Question Louis XVII (Paris, La Plume, 1900).

 



1. Souvenirs d’un page de la cour de Louis XVI, par le comte d’Hezecques.

2. Un état des logements des Tuileries dressé au mois d’octobre 1789 nous fournit, à ce sujet, d’intéressantes indications : nous y trouvons Mme de Mackau, sous-gouvernante des Enfants de France, au deuxième étage, au-dessus de la Reine. – Femme de chambre de Mgr le Dauphin, au deuxième étage du pavillon de Flore. – Trois pièces pour la garde-robe de Mgr le Dauphin et de Madame, fille du Roi, au deuxième étage (Pavillon de Flore). – Garçons de la chambre de Mgr le Dauphin, entresol du deuxième étage (Pavillon de Flore). – Femme de garde de Mgr le Dauphin, une pièce à l’entresol du deuxième étage, etc. Archives nationales, K. 528.

3. Correspondance secrète sur Louis XVI…

4. Le Château des Tuileries ou récit de ce qui s’est passé dans l’intérieur de ce palais, etc., par P. J. A. R. D. R. E. (Roussel d’Epinal). 1802.

5. Souvenirs de quarante ans, 1789-1830 : récit d’une dame de Madame la Dauphine. 1861.

6. Archives nationales, O’ 1682.

7. Série O’, n° 1668.

8. Archives nationales, O’ 1680.